Les films : comprendre les sentiments en situation interculturelle

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Depuis les années 1990, nous avons souvent pour but de développer la Compétence de Communication Interculturelle de nos apprenants. Nous les amenons à être capables d’adopter les points de vue de l’autre, d’un natif, afin qu’ils puissent communiquer avec un locuteur de langue maternelle française de la manière la plus efficace possible. Pour qu’ils puissent se mettre à la place d’un natif, être empathiques envers lui, nous leur permettons d’acquérir de nouvelles références culturelles, tout en mettant en dialogue leur propre culture avec la culture étrangère. Tant la culture cible savante (littéraire, cinématographique) qu’anthropologique (modes de vie, rites, normes comportementales) font partie intégrante de nos cours. Mais nous avons tendance à oublier une chose : la culture englobe aussi les émotions.

Il existe dans chaque société une culture émotionnelle. Et lorsqu’un étranger est face à un natif ému, exprimant ses affects via ses mots, sa voix et ses gestes, celui-ci peut avoir de réelles difficultés à comprendre sa réaction. Il peut même vivre un véritable choc culturel, étant témoin d’un comportement qui lui semble anormal, démesuré voire non fondé.

En échangeant avec des apprenants de FLE chinois, ayant un niveau B2 en français et vivant en France depuis plus ou moins longtemps, nous nous sommes rendus compte d’une chose. Ils partageaient tous un point commun. Comprendre les réactions émotionnelles des personnes les entourant n’était pas toujours facile, les films les aidant à se familiariser avec cette « manière d’être » nouvelle, autre.

Plusieurs de ces apprenants éprouvent, par exemple, des difficultés à comprendre pourquoi parfois certains natifs expriment des émotions positives extrêmement intenses.  L’une des apprenantes chinoises nous explique que dans sa résidence, certains voisins « aiment faire la soirée à la folie.

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Ils font la fête dans le couloir chaque jour en chantant la même chanson » ; elle ne comprend « pas pourquoi, ils sont toujours heureux ».

Un autre apprenant nous dit qu’il trouve « que les français sont très passionnés ». Ils « rient si facilement » que cela le « choque ».

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Il nous explique que lorsqu’il raconte une histoire drôle à un ami français, celui-ci l’écoute en riant. Il rit beaucoup ; trop. C’est étrange selon lui. Quand il demande à son ami quel est le plus beau pays du monde. Celui-ci répond qu’il ne sait pas. Il lui explique alors que c’est la Chine. Quand il lui demande quel est le pays où les gens sont le plus gentils, son ami lui répond que c’est la Chine et il approuve sa réponse. Et lorsqu’il lui demande quel est le pays où les gens sont le plus cool. Son ami lui répond que c’est la Chine.  Mais il lui précise qu’il se trompe. C’est le « YEAH MEN ». Et là, son ami français rit aux éclats ; longtemps. Il met la main sur son ventre et se plie. Il ne comprend pas. Selon lui, cette histoire n’est pas si drôle. Il est choqué.

Ce type d’incompréhensions s’explique par le fait que les cultures dans lesquelles nous avons grandi ne comportent pas la même « sous-culture » émotionnelle. En occident, nous nous définissons par exemple avec un « je », individuel, et nos mères nous habituent, dès notre plus jeune âge, à exprimer nos émotions, et cela qu’elles soient positives ou négatives. Tandis qu’en Asie, où les individus se définissent par un « je » en relation au « nous », au collectif, les mères habituent leurs enfants à masquer leurs réactions émotionnelles. S’ils expriment une émotion positive de manière trop forte, cela risquerait de créer une distance trop importante entre leur « je » et ce « nous », le collectif. Ce qui viendrait ensuite rompre l’harmonie des relations interpersonnelles.

Ainsi que le montrent les anecdotes rapportées, nos vies affectives sont clairement liées à nos cultures et comprendre la réaction émotionnelle de quelqu’un qui ne partage pas sa culture peut s’avérer très complexe. Or les films semblent représenter un moyen de se familiariser avec la culture émotionnelle étrangère. D’après ce que nous ont rapporté ces apprenants chinois, les films leur ont permis de/d’:

  1. Comprendre le lien existant entre la culture et l’expression des émotions

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L’une des apprenantes nous précise que les films lui ont permis de « comprendre que les natifs expriment plus d’émotions alors que les chinois préfèrent se contrôler et ne les ‘disent’ pas. ». C’est grâce au cinéma, fenêtre sur un monde donné, qu’elle a pris conscience que les normes régissant l’expression des affects n’étaient pas universelles. C’est à travers les émotions jouées/posées par des acteurs de la culture étrangère qu’elle s’est rendue compte des normes d’expression émotionnelles de la culture cible mais aussi de sa propre culture. C’est en rentrant dans ce monde étranger, grâce aux fictions le représentant, qu’elle a accéder à la réalité nouvelle tout en re-considérant la sienne.

  1. Comprendre comment certaines façons de voir le monde engendrent des émotions données

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Un autre apprenant nous explique que les films l’ont aidé « à mieux comprendre les français ». Bien qu’en commençant à regarder un film, l’histoire lui paraisse à chaque fois « un peu bizarre au début », à la fin, il finit toujours par « comprendre pourquoi les français se comportent comme ça ». Les films permettent d’être témoins de certaines visions du monde, entraînant des réactions émotionnelles spécifiques, qui sembleront de moins en moins étranges et de plus en plus signifiantes. Cette familiarisation à ces points de vue autres, engendrant des émotions particulières (qu’eux des étrangers n’auraient probablement pas eues) permettra de mieux comprendre des natifs, et cela dans la réalité.

  1. Accéder à un vocabulaire familier, accompagnant les émotions sur le plan verbal

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Par ailleurs, un apprenant nous précise que « les films racontent la vie de tous les jours », les expressions y étant utilisées venant de « la vie quotidienne ».  Il a pu trouver dans les films des « gros mots » qui « ne sont pas enseignés aux cours de français, mais que c’est très important de comprendre pour ne pas avoir l’air ‘bête’ quand on les entend».  Or quand des natifs ressentent une joie intense ou une grande colère, il est rare qu’ils s’expriment dans un français standard, tel qu’on le trouve dans les classes de FLE. Les films permettent donc aux apprenants de comprendre ces mots et tournures qui nous accompagnent lorsque nous sommes sous le coup de l’émotion.

  1. Se familiariser avec l’humour français

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L’une des apprenantes chinoises nous signale aussi que les films l’ont clairement aidé à « comprendre l’humour français ». C’est en visionnant des films, qu’elle s’est rendue compte des spécificités des traits d’esprit propres à la culture cible. Ce qui a un effet sur la manière dont elle comprend les natifs qui étudient et travaillent avec elle.  Comme nous le savons bien en tant qu’enseignant-e-s de FLE, l’humour diverge selon les cultures. Qui n’a pas déjà fait une finesse d’esprit dans sa salle de classe à laquelle personne n’a réagi ? Nous ne rions pas tous des mêmes choses. Or les films semblent constituer une porte d’entrée vers les drôleries des « autres ».

Comme le montrent les échanges que nous avons eus avec ces apprenants chinois, les films permettent d’accéder aux normes culturelles régissant l’émergence et l’expression des affects. Ils leur font réaliser pourquoi et comment des natifs peuvent éprouver et exprimer des émotions données dans certaines situations. Ce qui permet aux apprenants de communiquer dans de meilleures conditions avec eux, de mieux les comprendre.

Enfin, notons que les films, en permettant l’accès à la culture émotionnelle cible, devraient aussi conduire les apprenants à être capables de mieux faire part de leurs sentiments, impressions, en situation de communication interculturelle. Ce qui est non négligeable. N’oublions pas que lorsque l’on apprend une langue étrangère, l’un des premiers besoins que nous éprouvons (avant de vouloir décrire notre chambre ou de parler de célébrités) c’est de se « dire » soi-même, parler de soir, partager ses émotions. C’est ainsi que nous nous rapprochons des personnes nous entourant, développons des liens. C’est pourquoi, d’un point de vue social, permettre l’accès à la culture émotionnelle étrangère constitue l’une de nos tâches les plus importantes. Ayons conscience que les films représentent un excellent moyen d’y parvenir.

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